Chemin de croix

Publié le par Saint Epondyle


Ma journée à l’IUT se finit à 18h30. Je rentre chez moi, dans le brouillard havrais chargé d’eau de pluie et de mer en ce mois de novembre 2008.


Arrivé dans mon petit studio, je laisse tomber mon sac dans un coin où il ne risquera pas de s’égoutter sur la moquette, je me sèche les cheveux, change de pull et me vautre derrière mon écran. Là, mon œil torve parcoure sans vraiment les voir les quelques mails de ma boîte de réception. Un travail à rendre finalement à une autre date, un cours déplacé, un changement de salle, 13 soirées exceptionnelles où notre présence à tous est attendue, un casino en ligne et une chaine de mails. Rien de spécial.


Un thé, un peu de chaleur, un peu de musique, je me reprends de l’aplomb. Une séance de Jeux de rôles est en cours d’organisation pour le samedi suivant ; je suis détendu.


Mais soudain, il est 19h55. C’est l’heure d’aller au code, dans l’auto école qui se trouve à 5 minutes de chez moi. Horreur, infarctus et malédiction ! Derrière la vitre s’étend la rue que je devrais emprunter jusqu’au lieu de mon supplice, masquée par un rideau de pluie battante. Il fait totalement nuit.


19h56, je me dis que ma journée à été rude, que je suis fatigué, qu’après tout je pourrai y aller la semaine prochaine.


19h57, je pense que si je veux passer le code avant les vacances de noël, j’ai intérêt à me motiver, et qu’après tout ça ne dure qu’une heure.


19h58, je me tâte, j’ai fait 11 fautes hier alors que j’avais l’impression d’avoir bien réussi, je me dis que je n’ai pas envie de me forcer et qu’après tout si je ne l’ai pas avant les vacances, je l’aurai après.


19h59, je décide d’y aller, dans la vie il faut se forcer.


Après avoir enfilé mes chaussures et mon manteau sans leur laisser le temps de sécher, je me rue dehors et remonte la rue en courant pour éviter d’être en retard. Arrivé sur place, ruisselant, je braille mon nom à la secrétaire qui me note en 45e place sur la feuille de présence. Je partirai donc en dernier.


Toujours en dégoulinant, je monte l’escalier qui mène à la salle de torture. Dans cette microscopique cellule sordide se tiennent tous mes compagnons d’infortune, plus serrés que des ouvriers clandestins chinois dans une odeur de sueur et de renfermé. Ces esclaves du code me toisent d’un air mauvais quand je fais irruption dans le local obscur et c’est dans un silence de crypte, seulement brisé par les toussotements de quelque agonisant que je vais chercher mon boitier : véritable boulet de prison des temps modernes, et vais prendre ma place au dernier rang.


A l’instar de quelques peuples antiques devant une divinité païenne et blasphématoire, nous restons tous figés dans un silence gelé (dans tous les sens du terme), contemplant le mur qui nous fait face où est projeté un grand rectangle bleu. Soudain, le moniteur surgit, brandissant une télécommande, et débite un discours bien rôdé à la foule que nous sommes : « Bonsoir-quelqu’un-vient-pour-la-première-fois-?-Non-bon-alors-je-rappelle-les-règles-pas-de-téléphone-portable-pour-ne-pas-brouiller-les-boitiers-pas-de-bavardages-ni-de-copie-de-toutes-façon-a-l’examen-ça-se-voit-tout-de-suite-je-rappelle-que-vous-etes-obligés-de-rester-jusqu’à-la-fin-de-la-correction-si-vous-voulez-que-votre-séance-soit-validée-vous-avez-des-questions-?-Non-alors-c’est-parti. » Ce discours à des allures de prière ancestrale et sacrilège au vu de notre attitude : yeux mi-clos et bouche entre-ouverte.

S’ensuit une heure de pur supplice, où se projettent de triviales situations de conduites photographiées par les gens les plus dépourvus de talent pour la photographie au monde, accompagnées des deux éternelles voix qui, inlassablement, nous lisent les questions. « Je peux circuler… En feux de position seuls….réponse A, en feux de croisement….réponse B, en feux de route….réponse C. »


Au bout d’un quart d’heure, nous passons à la correction. La moiteur de l’air est à son comble. Cette phase est pire que toute autre ; les questions sont toutes passées en revue alors même que chacun connait son score et ne souhaite plus que partir, de toutes ses forces. Le projecteur qui emet l’image qui nous captive tous connait des ratés et ne donne maintenant plus qu’une image uniformément verte. A ce moment, chacun tuerai pour s’enfuir. Mais non, la voix continue, comme toujours, son interminable laïus, en prenant bien soin de laisser 30 secondes de silence entre chaque question : « Question 17, je circule ici dans une chaussée séparée par un terre-plein central à sens unique, comme me l’indique le panonceau-schéma. Toutefois, je ne suis pas sur une autoroute, la vitesse n’est donc pas limitée à 130 km/h. Si je circulais sur une autoroute, la couleur de fond des panneaux de signalisation aurait été bleue, ce qui n’est pas le cas ici. Pour doubler cette camionnette verte, je devrais commettre une infraction. Pour éviter de mettre en danger la vie d’autrui et la mienne, je me rabats et je ne double pas la camionnette verte. J’attends une occasion plus favorable. Réponse B. »


Après avoir passé en revu les 40 questions et leurs 40 corrections, après avoir constaté que j’ai encore fais 14 fautes, je tuerais un nourrisson si cela me permettait de quitter ce lieu. Le taux d’humidité de l’air dépasse les 130%. L’image est toujours verte. J’ai envie de hurler, de me débattre, de quitter ce carcan physique et mental, plus que tout au monde.


La lumière se rallume enfin, dévoilant le moniteur assis à son petit bureau, qui croit intelligent de poser la question qui fâche : « Est-ce que quelqu’un à des questions sur la correction ? ». A ce moment, je suis proche de la suffocation lorsqu’un obscur type du premier rang lève la main : « La question 14 s’il vous plait. »


[Mort]


S’ensuit une foule de question, chacun n’ayant rien compris aux corrections, nous passons en revue une dizaine de corrections et nous nous faisons plaisir en les re-regardant. A la fin de cet acharnement, un abruti tient absolument à lancer un débat avec le moniteur sur l’utilité de la bombe anti-crevaison ou sur le fait de rendre obligatoire le triangle de signalisation.


[Crucifixion]


Quand, enfin, le flot de paroles se tarit, le moniteur se déplace mollement jusqu’à son bureau et se muni de sa

liste de présence. A l’aide de celle-ci, il commence à appeler les gens uns par uns par leur prénom. J’ai 44 noms à attendre avant d’avoir le droit de me lever et enfin de quitter ce lieu atroce.

"Benjamin"

"Julien"

"Barbara"



Quand enfin, mon nom est appelé, n’y croyant plus qu’avec difficulté, je me lève, seul dans ce champ de ruine et vais gauchement remettre mon boitier à mon bourreau. Puis, je m’en retourne vers mon appartement, vidé de ma substance, j’offre mon visage à la pluie sans remord et redécouvre la liberté. Une fois chez moi, ruisselant de nouveau, je décide de me mettre à la cuisine mais vérifie mes mails par acquis de conscience juste avant. 2 nouveaux messages, l’invitation à une 14e soirée sans intérêt et un message d’une collègue : « Salut, pour avancer dans le boulot sur la pub Fleury Michon, ça serait bien qu’on se voit demain pour préparer l’oral de Jeudi. Comme une unetelle n’a rien fait, il faut aussi qu’on reprenne sa partie alors je propose qu’on se voit demain de 8 à 10. Moi je ne peux pas de 14h à 16h comme prévu parce que je fais C6 et toi tu as B3 à partir de 16h. A demain. Biz. »

 

Encore une mâtiné à ne pas dormir. Youpi. J’adore mon boulot.

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Commenter cet article

Alexander 06/02/2009 21:12

Qui osera encore affirmer que la torture n'a plus cour dans notre belle République?

Lélia 06/02/2009 19:50

C 'est très, très, très violent. Et malheureusement, c'est comme ça pour pas mal de situations. Rrrr au moins, tu as fini le code !

Bravo Toinou !